Matières premières critiques

Tungstène kazakh : Washington engage 1,6 milliard, et les fils Trump entrent au capital

Une participation de 20 millions de dollars relie Donald Trump Jr et Eric Trump au projet minier kazakh que l'administration de leur père s'est engagée à financer à hauteur de 1,6 milliard.


Lecture · 3 min

Une mine à ciel ouvert creusée dans la steppe kazakhe déserte à l'aube, des camions près d'un minerai gris.
Image d'illustration. Les gisements de Northern Katpar et d'Upper Kairakty, dans la région kazakhe de Karaganda, renfermeraient quelque 1,4 million de tonnes de trioxyde de tungstène.Illustration générée par IA — Étude

À Washington, l'accord a été présenté comme une offensive contre l'emprise chinoise sur un métal dont aucune armée ne peut se passer. Le financement — jusqu'à 1,6 milliard de dollars promis par deux agences fédérales — relevait, disait-on, de la stratégie industrielle. Les documents boursiers révèlent désormais autre chose : la famille du président qui a porté le dossier est en position d'en tirer profit.

Donald Trump Jr et Eric Trump détiennent une participation dans Skyline Builders, une petite société de construction cotée au Nasdaq. Fin octobre, celle-ci s'est engagée à verser 20 millions de dollars pour 20 % de Kaz Resources, le véhicule chargé d'exploiter deux des plus importants gisements de tungstène encore inexploités au monde, au centre du Kazakhstan. Les deux frères sont entrés au capital par l'intermédiaire d'une structure ad hoc liée à Dominari Securities, en août d'abord, puis de nouveau le 28 octobre, quelques jours avant l'acquisition de Skyline.

Un métal de guerre que domine la Chine

Les gisements de Northern Katpar et d'Upper Kairakty, distants de moins de trente kilomètres dans la région de Karaganda, renfermeraient ensemble quelque 1,4 million de tonnes de trioxyde de tungstène. À pleine capacité, la mine produirait environ 12 000 tonnes par an — près de 15 % de l'offre mondiale actuelle — pour un coût de développement estimé à 1,1 milliard de dollars. Cove Capital, l'investisseur minier new-yorkais à l'origine du projet, en contrôlerait 70 %, le groupe public kazakh Tau-Ken Samruk le reste.

Le tungstène est aussi discret qu'indispensable : il durcit les munitions perforantes, les outils d'usinage et les pièces d'aéronefs. La Chine assure environ 80 % de la production minière et a resserré ses licences d'exportation ; les États-Unis n'en extraient plus depuis 2015. Rompre cette dépendance constitue la justification affichée de l'engagement de Washington.

La main de Washington

Cet engagement n'a rien eu de discret. Le secrétaire au Commerce, Howard Lutnick, a personnellement écrit au président kazakh, Kassym-Jomart Tokaïev, pour appuyer le projet, selon une présentation aux investisseurs déposée auprès du régulateur. Le patron de Cove, Pini Althaus, affirme que l'entreprise a reçu une "assistance directe du président Trump, du secrétaire Rubio et du secrétaire Lutnick" pour sécuriser le gisement. L'Export-Import Bank a fait miroiter jusqu'à 900 millions de dollars, et l'agence publique de financement du développement, la DFC, jusqu'à 700 millions — l'un des plus gros engagements fédéraux jamais consentis pour des minerais critiques.

Une chronologie qui dérange

C'est l'enchaînement des dates qui inquiète les démocrates. Le sénateur de Géorgie Jon Ossoff l'a exposé publiquement.

"En septembre dernier, le président du Kazakhstan appelle Donald Trump et lui dit qu'il veut accorder des droits miniers sur le tungstène à une entreprise américaine — et dès le mois suivant, Eric et Don Jr prennent une participation dans l'entreprise américaine qui convoite ce contrat."

Six jours après que les frères eurent renforcé leur position, a relevé M. Ossoff, le Kazakhstan annonçait que la société obtiendrait "la plus grande ressource de tungstène inexploitée connue au monde". Le financement fédéral a suivi quelques semaines plus tard. Un porte-parole de Donald Trump Jr le décrit comme un "investisseur passif", sans relation d'affaires avec l'État pour le compte de ses sociétés. La fusion qui doit introduire le projet au Nasdaq sous le nom de Kaz Resources est attendue fin 2026 ou début 2027.

L'Europe, spectatrice intéressée

La partie ne se joue pas qu'à Washington. L'Union européenne a classé le tungstène parmi les matières premières à la fois stratégiques et critiques en 2024 et prépare son premier stock commun de minerais, où le métal figure en bonne place. L'Europe dépend de la Chine presque autant que les États-Unis : une grande mine échappant à Pékin — quel qu'en soit le bénéficiaire — redessine la carte de l'approvisionnement, y compris pour la défense et l'industrie européennes.

Pour l'heure, le métal reste dans le sous-sol kazakh et les questions, à Washington. Les documents établissent le chevauchement ; ils ne disent pas si l'argent public et le profit privé étaient censés se côtoyer d'aussi près.

Pourquoi le tungstène est-il si stratégique ?
Extrêmement dur et résistant à la chaleur, il est indispensable aux munitions perforantes, à l'outillage et à l'aéronautique — et la Chine domine son extraction comme sa transformation.
Où est le conflit d'intérêts ?
L'administration du président a soutenu l'accord par la diplomatie et jusqu'à 1,6 milliard de dollars, tandis que ses fils détenaient une part de la société chargée d'exploiter la mine.
Comment les Trump réagissent-ils ?
Un porte-parole décrit Donald Trump Jr comme un 'investisseur passif', sans relation d'affaires avec l'État au nom de ses sociétés.

À lire aussi sur : Critical Minerals, China Supply Chains, Donald Trump, Kazakhstan, Conflict Of Interest, Tungsten

D'autres reportages d'Étude portant les mêmes étiquettes que cet article.


naviguerouvrirescfermer