La précarité entre au cabinet médical
Au Luxembourg, le travail ne suffit plus à garantir l’accès aux soins
Des salariés assurés auprès de la CNS sollicitent désormais Médecins du Monde lorsqu’ils ne peuvent avancer leur part de facture ou acheter les médicaments prescrits.

La pauvreté laborieuse se lit rarement sur une fiche de salaire. Au Luxembourg, elle apparaît désormais dans les salles de consultation de Médecins du Monde, lorsque des personnes qui ont un emploi, un logement et une affiliation à la CNS demandent néanmoins une prise en charge gratuite.
Selon Bernard Thill, président d’honneur de l’association, ces patients sont de plus en plus présents. Ils ne correspondent pas au public historique de l’organisation, constitué principalement de personnes sans couverture sociale effective, sans domicile ou empêtrées dans une situation administrative qui les tient à distance du système public. Leur arrivée révèle une autre forme d’exclusion : avoir des droits et ne pas disposer des moyens de les exercer.
Le dispensaire comme poste d’observation
Le rapport annuel 2025 de Médecins du Monde recense 1 236 bénéficiaires distincts, contre 1 209 en 2024. Près des deux tiers, soit 64 %, venaient pour la première fois. Les patients représentaient 77 nationalités et étaient des hommes dans 72 % des cas.
L’activité médicale dépasse largement ce seul décompte. Les permanences des centres d’accueil, de soins et d’orientation et celles de l’abri hivernal ont assuré 3 010 consultations individuelles. Quarante-neuf patients ont dû être orientés vers les urgences et 69 personnes atteintes d’une maladie chronique ont bénéficié d’un suivi régulier.
L’association a également organisé 301 consultations dentaires pour 110 patients, 168 séances de kinésithérapie et 74 prises en charge psychologiques ou psychiatriques. Elle a surtout financé pour 90 000 euros de médicaments prescrits par ses médecins. Ce dernier montant éclaire la difficulté rencontrée par certains salariés : la consultation ne suffit pas lorsque le traitement reste financièrement hors de portée.
« Médecins du Monde ne veut en aucun cas se substituer au système de santé de droit commun, mais vise surtout à ouvrir l’accès à ce système à un maximum de ses bénéficiaires », précise l’association dans son rapport.
Un indicateur qui mesure l’écart, pas la misère absolue
Les observations de terrain rejoignent les statistiques européennes. En 2024, 13,4 % des adultes ayant un emploi au Luxembourg étaient exposés au risque de pauvreté, selon Eurostat. Il s’agissait du taux le plus élevé de l’Union européenne, dont la moyenne s’établissait à 8,2 %.
L’indicateur concerne les salariés et indépendants vivant dans un ménage dont le revenu disponible, après transferts sociaux, reste inférieur à 60 % du revenu médian national. Il mesure donc une pauvreté relative. Il ne signifie pas que toutes les personnes concernées sont démunies au sens absolu, ni qu’elles fréquentent toutes les consultations caritatives.
Cette nuance méthodologique n’annule pas le signal social. Dans une économie riche, l’enjeu consiste précisément à savoir si les revenus situés au bas de l’échelle progressent au même rythme que ceux du milieu. Le seuil est élevé au Luxembourg parce que le revenu médian l’est aussi ; le coût du logement et des services essentiels détermine ensuite ce qu’il reste réellement à dépenser.
Le dernier rapport de cohésion sociale du STATEC évaluait à 18,1 % la part de la population exposée au risque de pauvreté en 2024, avec un seuil mensuel de 2 540 euros pour une personne seule. Plus de 130 000 résidents étaient menacés de pauvreté ou d’exclusion sociale. Les dépenses déjà engagées absorbaient en moyenne 30 % du revenu des ménages, dont les trois quarts pour le logement.
Le travail ne protège donc pas de manière uniforme. La durée et la stabilité de l’emploi comptent, mais aussi le loyer, la présence d’enfants, les revenus des autres adultes et les dépenses incompressibles. Une analyse publiée en janvier 2026 par la Commission européenne souligne que la qualité de l’emploi, la composition du ménage et les aides au revenu déterminent ensemble le risque de pauvreté laborieuse. Un salaire correct peut ne pas suffire à un foyer comptant plusieurs personnes dépendantes.
Transformer une passerelle fragile en droit
La Couverture universelle des soins de santé, ou CUSS, offre déjà une voie d’accès au régime ordinaire pour les personnes présentes sur le territoire mais dépourvues de couverture publique. Les équipes sociales de Médecins du Monde vérifient les conditions, constituent les dossiers et accompagnent les bénéficiaires une fois leur admission obtenue.
En 2025, l’association a réalisé plus de 280 consultations liées à la CUSS pour 38 affiliés et 15 coaffiliés. Cette échelle demeure modeste au regard des 1 236 personnes reçues. Elle illustre autant l’utilité du dispositif que sa portée encore limitée.
Médecins du Monde demande qu’une base légale consolide cette couverture. Une proposition créant un droit à la couverture universelle des soins et modifiant le Code de la sécurité sociale a été déposée le 29 avril 2026. Le dossier 8744 a été présenté le 29 juin à la commission parlementaire de la santé et de la sécurité sociale, où il reste à l’examen.
Le gouvernement prévoit parallèlement de regrouper plusieurs aides dans un complément vie chère à partir de 2027, d’automatiser certains renouvellements et d’accorder 3 000 euros par an aux familles à faible revenu. Ces mesures peuvent desserrer l’étau budgétaire. Elles ne répondent toutefois pleinement à l’alerte que si elles empêchent une facture médicale ou pharmaceutique de devenir un motif de renoncement.
Le véritable critère n’est plus seulement l’affiliation. Il est la continuité entre le droit, le rendez-vous, le paiement et le traitement. C’est dans cette chaîne, aujourd’hui rompue pour certains travailleurs, que se mesure l’accès effectif aux soins.
Questions fréquentes
- Pourquoi des salariés assurés consultent-ils Médecins du Monde ?
- Certains ne peuvent financer leur part de la facture médicale ou les médicaments prescrits, malgré leur emploi et leur affiliation à la CNS.
- Combien de patients l’association a-t-elle reçus en 2025 ?
- Médecins du Monde a recensé 1 236 bénéficiaires distincts, dont 64 % venaient pour la première fois.
- Comment Eurostat définit-il la pauvreté laborieuse ?
- Elle concerne les personnes en emploi vivant dans un ménage dont le revenu disponible reste inférieur à 60 % du revenu médian national.
- La CUSS est-elle déjà inscrite dans la loi ?
- Non. Une proposition de loi a été déposée le 29 avril 2026, mais elle demeure à l’examen en commission.
Sources
Autour de Luxembourg
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