Santé professionnelle
Au Luxembourg, la qualité du travail tombe au plus bas et la détresse progresse
Derrière l’indice de 53,4 points, la Chambre des salariés décrit une dégradation durable qui traverse entreprises privées, administrations et frontières.

LUXEMBOURG — Le chiffre résume un malaise que les entreprises et les administrations ne peuvent plus réduire à une succession de cas individuels. Avec 53,4 points en 2025, l’indice Quality of Work s’établit à son niveau le plus bas depuis le début de la série comparable, en 2014.
La Chambre des salariés, qui porte cette enquête avec l’Université du Luxembourg, y voit une dégradation structurelle. L’indicateur se situe désormais sous le creux observé pendant la pandémie. Les données de santé qui l’accompagnent font apparaître des risques persistants de burn-out et de dépression, des troubles du sommeil ainsi que des idées suicidaires.
Il ne s’agit pas d’un simple baromètre d’humeur. L’indice confronte les ressources dont disposent les salariés – autonomie, coopération, soutien de l’organisation, possibilités d’évolution – aux contraintes qu’ils déclarent subir, parmi lesquelles la charge mentale, la pression temporelle, l’intensité du travail, les efforts physiques et le harcèlement.
Une enquête qui inclut les frontaliers
L’édition 2025 repose sur les réponses de 3 171 personnes âgées de 16 à 64 ans, travaillant régulièrement au Luxembourg au moins dix heures par semaine. L’échantillon comprend les résidents, mais aussi les frontaliers venant de France, de Belgique et d’Allemagne. Il couvre le secteur privé comme le secteur public.
L’institut de recherche sociale infas mène les entretiens pour la CSL et l’Université. Les participants peuvent répondre par téléphone ou en ligne, en luxembourgeois, allemand, français, portugais ou anglais. Dans l’économie luxembourgeoise, où une part considérable de la main-d’œuvre rentre chaque soir au-delà de la frontière, cette méthode évite de confondre population résidente et population active.
La prudence reste indispensable. Les réponses sont déclaratives : elles ne constituent pas des diagnostics cliniques et ne permettent pas d’attribuer la souffrance d’une personne à son seul emploi. Les idées suicidaires peuvent résulter de facteurs professionnels, familiaux, sociaux, économiques ou médicaux qui se renforcent mutuellement. La valeur de l’enquête tient plutôt à sa répétition annuelle, qui rend visibles des évolutions collectives.
En 2025, 36 % des salariés présentent un risque moyen ou élevé de burn-out et 15 % un risque élevé de dépression. Plus de 30 % signalent des troubles du sommeil, tandis qu’environ un quart fait état d’un bien-être émotionnel dégradé.
Les idées suicidaires ne suivent pas une courbe linéaire
L’analyse longitudinale publiée par la CSL apporte une nuance essentielle. Sur la période observée, la proportion rapportant des idées suicidaires est passée de 1,6 % à 2,7 %, mais elle avait atteint près de 7 % chez les femmes comme chez les hommes en 2022 et 2023. Le recul après ce sommet est réel. Il ne suffit toutefois pas à annuler la tendance de fond ni la gravité de chaque situation déclarée.
Les femmes restent davantage exposées à plusieurs dimensions de la détresse : burn-out, risque dépressif et conflit entre vie professionnelle et vie privée. La ségrégation du marché du travail fournit une partie de l’explication. Les métiers de la santé, du social, de l’éducation, du secrétariat, de la vente ou de l’hôtellerie concentrent davantage de femmes et peuvent cumuler horaires contraignants et forte charge émotionnelle.
Le désengagement apparaît également dans les projets de mobilité. Depuis 2021, entre 21 % et 23 % des personnes interrogées disent envisager un changement d’emploi. En 2025, elles sont 24 % parmi les femmes et 21 % parmi les hommes. Une intention n’est pas un départ effectif, mais sa persistance constitue un signal coûteux dans une économie déjà confrontée aux difficultés de recrutement.
Ces résultats requièrent une attention particulière des employeurs et des politiques publiques, conclut la Chambre des salariés.
Agir sur le travail avant d’exiger de la résilience
La réponse préconisée par la CSL commence par la prévention primaire, c’est-à-dire par la transformation des conditions qui produisent ou aggravent les risques. Les effectifs insuffisants, les instructions contradictoires, les horaires imprévisibles, la pression permanente, le manque de reconnaissance et l’absence de marge de décision relèvent de l’organisation collective.
Un service d’écoute, une formation des cadres ou un programme consacré au bien-être peuvent être utiles. Ils ne sauraient compenser durablement une charge impossible à absorber. En plaçant l’intervention en amont, la chambre demande que les risques psychosociaux soient traités avec une rigueur comparable à celle appliquée aux dangers physiques.
Cette politique doit aussi épouser la géographie particulière de l’emploi luxembourgeois. Une prévention réservée aux résidents ou aux grandes sociétés laisserait de côté des milliers de frontaliers et une partie des petites structures. Elle suppose une coordination entre employeurs, délégations du personnel, médecine du travail et pouvoirs publics.
Enfin, la responsabilité des organisations a ses limites : une crise suicidaire exige un accompagnement professionnel, pas une procédure interne improvisée. L’enquête signale un risque à l’échelle de la population active ; elle ne peut déterminer le niveau de danger immédiat d’un individu.
Les contacts en cas d’urgence
Au Luxembourg, une personne en danger immédiat doit appeler le 112 ou se rendre aux urgences les plus proches. SOS Détresse propose par ailleurs une écoute anonyme et gratuite au 45 45 45 pour celles et ceux qui ont besoin de parler sans attendre.
Le record négatif de 53,4 points pose donc deux questions distinctes. La première est celle de l’aide à apporter sans délai aux personnes en souffrance. La seconde, plus politique, consiste à déterminer pourquoi le travail se dégrade et quelles décisions permettraient d’éviter que la crise individuelle devienne l’ultime révélateur d’un problème collectif.
Questions fréquentes
- Les travailleurs frontaliers sont-ils inclus dans l’enquête ?
- Oui. L’échantillon comprend les salariés résidents ainsi que les frontaliers de France, de Belgique et d’Allemagne travaillant au moins dix heures par semaine au Luxembourg.
- Peut-on conclure que le travail cause les idées suicidaires ?
- Non. L’enquête mesure des déclarations et des associations collectives, sans établir la cause de la situation d’une personne.
- Qui contacter en cas de crise immédiate au Luxembourg ?
- Il faut appeler le 112 ou se rendre aux urgences. SOS Détresse est également joignable anonymement et gratuitement au 45 45 45.
Sources
Autour de Luxembourg
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