La guerre déborde sur le commerce

Les ports d’Odessa paralysés poussent l’Ukraine à proposer une trêve maritime

Kyiv veut suspendre les frappes contre les cibles civiles en mer Noire, alors que la chute des exportations de céréales menace les marchés alimentaires.


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Quai céréalier désert et silos au bord de la mer Noire dans une vue illustrative du port d’Odessa.
Illustration générée par IA d’un quai céréalier désert à Odessa ; les attaques contre les ports ukrainiens de la mer Noire perturbent fortement le trafic commercial.Illustration générée par IA — Étude

Une voie maritime peut rester juridiquement ouverte tout en devenant commercialement impraticable. C’est désormais le cas devant Odessa, où l’accumulation des frappes, des navires endommagés et des primes d’assurance a éloigné une grande partie des armateurs. Pour tenter de desserrer cet étau, l’Ukraine a fait transmettre à la Russie une proposition visant à suspendre les attaques contre les cibles civiles en mer Noire.

Selon une source informée du dossier citée par Reuters, le message est passé par un intermédiaire et Kyiv attend encore la réponse de Moscou. La démarche ne porte ni sur l’ensemble du front ni sur un règlement de la guerre. Elle cherche à soustraire les ports et la navigation commerciale à un cycle de représailles qui menace simultanément les revenus de l’Ukraine et l’approvisionnement des marchés agricoles.

Moscou ne reconnaît pas avoir reçu d’offre formelle. Le vice-ministre russe des affaires étrangères, Alexandre Grouchko, a affirmé que plusieurs idées de moratoires circulaient, sans qu’elles aient été officiellement présentées à la Russie.

Nous n’avons reçu aucune proposition formelle. — Alexandre Grouchko, vice-ministre russe des affaires étrangères, cité par TASS

Le blocus sans déclaration

La paralysie ne repose pas sur une ligne continue de bâtiments militaires. Elle tient à une équation plus diffuse : lorsqu’un chargement peut être détruit au quai, qu’un équipage risque sa vie et qu’un assureur ne peut plus évaluer le voyage, le navire ne vient pas. A la fin de juillet, de nombreux armateurs ont ainsi suspendu leurs escales dans les grands ports de la région d’Odessa.

Le parquet régional affirme que 28 navires civils ont été frappés et que 21 personnes ont été tuées entre le 20 juin et le 20 juillet. Une attaque russe contre un vraquier chargé de maïs a fait dix morts, pour la plupart des marins étrangers. Ce bilan humain donne au blocus de fait une portée qui dépasse largement la seule destruction des installations.

Depuis le début du mois d’août, les exportations ukrainiennes de céréales ont chuté de 76 % par rapport à la même période de 2025, selon un responsable de la compagnie ferroviaire publique Ukrzaliznytsia. L’organisation représentant les agriculteurs ukrainiens estime qu’environ un tiers des capacités céréalières des ports de la mer Noire a été perdu. Le potentiel mensuel serait passé d’environ six millions à quatre millions de tonnes.

Ces volumes pèsent sur l’équilibre mondial. Près de 90 % des exportations ukrainiennes de blé, de maïs et de graines de tournesol empruntent normalement la mer Noire. L’Ukraine fournit environ 6 % du blé et 11 % du maïs à l’échelle mondiale. Une interruption prolongée ne signifie donc pas automatiquement une pénurie, mais elle réduit les marges de sécurité et renchérit la recherche de cargaisons de remplacement.

Deux puissances agricoles prises dans l’escalade

L’Ukraine frappe elle aussi les infrastructures maritimes russes. Sa campagne vise des moyens logistiques militaires, des pétroliers et d’autres navires en mer Noire et en mer d’Azov, avec pour objectifs affichés d’isoler la Crimée occupée et de réduire les recettes énergétiques de Moscou. Cette semaine, une attaque contre Novorossiisk a endommagé deux des trois terminaux céréaliers du port russe, selon des informations reprises par l’Associated Press ; l’un d’entre eux a suspendu ses activités.

La Russie soutient pour sa part que les navires et les installations visés en Ukraine servent les forces armées de Kyiv. Ces justifications opposées ne dissipent pas le danger pour les équipages civils. Elles montrent surtout comment les infrastructures à double usage permettent à chaque camp d’étendre progressivement le champ de ses cibles.

La Turquie a appelé dimanche les deux pays à un moratoire sur les attaques en mer Noire. Avec les Nations unies, Ankara avait négocié en 2022 l’accord qui garantissait le passage des exportations alimentaires ukrainiennes. La Russie a refusé de le prolonger en 2023. L’Ukraine avait alors ouvert son propre corridor côtier, resté opérationnel jusqu’à la récente intensification des frappes.

L’Europe, itinéraire de secours et marché d’ajustement

Le Danube, le rail et les ports secs de la frontière occidentale offrent des solutions partielles. Une partie des cargaisons peut également transiter par Constanța, en Roumanie. Mais les ruptures de charge, les distances supplémentaires et les capacités limitées de stockage empêchent ces itinéraires de remplacer entièrement Odessa, Tchornomorsk et Pivdenny.

L’effet se lit déjà dans les prix européens. Au plus fort de l’escalade de la mi-juillet, le contrat de référence sur le blé à Euronext a bondi de 7 % en une séance, à 231,75 euros la tonne, son niveau le plus élevé depuis février 2025. Il a ensuite effacé une partie de ses gains lorsque la proposition ukrainienne a été révélée.

Le lien avec le Luxembourg passe par ce marché européen plutôt que par une exposition nationale particulière. Une raréfaction des arrivages ukrainiens déplace la demande vers les producteurs de l’Union et peut accroître les coûts du transport, de l’assurance et, à terme, de certains produits alimentaires.

Une trêve maritime crédible pourrait ramener des navires, faire baisser la prime de risque et empêcher que l’affrontement entre deux exportateurs majeurs ne se transforme en choc alimentaire plus large. Mais la proposition reste pour l’heure un message transmis par un tiers. Sans acceptation russe, mécanisme de contrôle ni garanties pour les équipages, les quais désertés d’Odessa demeurent une réalité plus solide que la perspective d’un accord.

La Russie a-t-elle accepté la proposition ukrainienne ?
Non. Kyiv attend une réponse, tandis que le vice-ministre russe des affaires étrangères affirme ne pas avoir reçu d’offre formelle.
Pourquoi les ports ukrainiens sont-ils importants pour l’alimentation mondiale ?
L’Ukraine fournit environ 6 % du blé et 11 % du maïs mondiaux, principalement exportés par la mer Noire.
Les routes européennes peuvent-elles remplacer Odessa ?
Le Danube, le rail et le port roumain de Constanța peuvent absorber une partie du trafic, mais pas la totalité des volumes des grands ports ukrainiens.

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