Renseignement

Face à la Russie et à la Chine, le Japon crée sa première agence centrale de renseignement

Portée par Sanae Takaichi, l'Agence nationale du renseignement entre en service au moment même où une enquête révèle qu'une unité du GRU achète, en plein Tokyo, les composants des missiles russes tirés sur l'Ukraine.


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Tour de bureaux vitrée au crépuscule dans le quartier gouvernemental de Tokyo, un seul étage éclairé derrière des stores baissés
Une tour de bureaux dans le quartier gouvernemental de Tokyo, où la nouvelle agence de renseignement entre en fonction ce mois-ci. Image d'illustration générée par IA.Illustration générée par IA — Étude

Il aura fallu huit décennies, deux voisins de plus en plus entreprenants et une guerre en Europe pour que le Japon se résolve à espionner comme les autres. L'Agence nationale du renseignement, première structure centralisée de l'archipel depuis 1945, entre en fonction ce mois-ci avec quelque 700 agents — et l'ambition affichée de refermer ce que les services occidentaux appellent depuis longtemps, avec un mélange d'agacement et de commisération, le « paradis des espions ».

Voulue par la première ministre Sanae Takaichi, qui en avait fait un engagement de campagne aux législatives de février, l'agence a été adoptée à un rythme inhabituel pour Tokyo : feu vert du gouvernement le 13 mars, vote de la chambre basse fin avril, de la chambre haute le 27 mai. Elle se construit autour du Cabinet Intelligence and Research Office, le modeste bureau d'analyse du cabinet, et agrège des flux jusqu'ici dispersés entre le ministère des affaires étrangères, l'agence de renseignement de sécurité publique, deux divisions de l'agence nationale de police et l'état-major du renseignement militaire. Au sommet, un Conseil national du renseignement, présidé par la cheffe du gouvernement, devra transformer l'information en décision.

« Pour préserver la paix et la prospérité, et pour devancer les crises graves, il est de la plus haute importance de bâtir un système dans lequel la communauté du renseignement apporte un appui solide » aux décideurs, a plaidé Mme Takaichi devant la Diète lors de l'adoption du texte.

Au 22e étage d'une tour de Tokyo

Le calendrier doit peu au hasard. Dimanche, le New York Times a publié une enquête décrivant comment une unité méconnue du renseignement militaire russe, la 20e direction du GRU, a fait de Tokyo l'une des plateformes d'approvisionnement les plus productives de Moscou en technologies de guerre. S'appuyant sur des responsables, actuels et anciens, de cinq services de renseignement occidentaux, le quotidien situe l'antenne au 22e étage des bureaux d'Aeroflot à Tokyo — à dix minutes à pied du siège de la police nationale.

À sa tête, selon l'enquête : Maksim Filchenkov, 49 ans, officier chevronné du GRU arrivé en février 2024, salarié de la compagnie aérienne d'État russe sur le papier. Ses hommes, sous couverture diplomatique ou commerciale, achètent ou dérobent circuits imprimés, émetteurs, semi-conducteurs et machines-outils, avant de les acheminer vers la Russie par des sociétés-écrans, des documents d'expédition falsifiés et des pays tiers — Vietnam, Sri Lanka, Ouzbékistan.

L'ampleur du phénomène donne la mesure du problème : selon les estimations du gouvernement ukrainien, environ 90 % des missiles et des drones russes récupérés en Ukraine contiennent des composants japonais, y compris dans les missiles de croisière Kh-101 tirés sur les villes du pays. « Cette situation nous inspire un sentiment de crise », reconnaît auprès du quotidien américain Akihisa Shiozaki, élu du Parti libéral-démocrate au pouvoir.

Le parrainage appuyé de Washington

L'agence naît, de l'aveu même de ses promoteurs, avec l'aide de l'Occident. Kazuya Hara, qui dirige le bureau du renseignement du cabinet — la matrice de la future structure —, s'est rendu à Washington pour rencontrer le directeur du FBI, Kash Patel. Celui-ci a publiquement salué le projet : la nouvelle entité « renforcera considérablement notre partenariat commun » et aidera à « centraliser un renseignement fragmenté ». Le FBI promet une coopération en matière de cybersécurité, de contre-espionnage, d'espionnage et de lutte antiterroriste.

Derrière la courtoisie, un calcul : un Japon capable de collecter et surtout de protéger des secrets devient un partenaire avec lequel on peut réellement partager. Tokyo frappe depuis des années à la porte des « Five Eyes », l'alliance anglophone du renseignement, sans jamais avoir eu les structures pour y prétendre. L'agence est son signal le plus clair.

Les libertés publiques en contrepoint

Reste l'angle mort : la loi. L'espionnage, en tant que tel, n'est pas un crime au Japon — l'unique tentative sérieuse de le pénaliser a échoué au Parlement en 1985, et le pays demeure le seul du G7 dans ce cas. Le gouvernement prépare donc le second volet de sa refonte : un panel d'experts dès cet été, des projets de loi antiespionnage à la session parlementaire d'automne. Parmi les pistes avancées ces derniers jours par le parti au pouvoir figurent des interceptions de communications sans mandat judiciaire et un registre des agents œuvrant pour des gouvernements étrangers.

C'est là que le consensus se fissure. Associations de défense des libertés et partis d'opposition redoutent qu'un État resté huit décennies à l'écart du grand jeu ne s'octroie des pouvoirs considérables avant d'avoir bâti les contre-pouvoirs ; des manifestants ont défilé contre l'expansion sécuritaire de Mme Takaichi. L'histoire pèse : ce sont les abus de l'appareil de sécurité du Japon en guerre qui avaient fait du mot « renseignement » un tabou de la vie politique d'après 1945.

Pour l'Europe, l'affaire n'a rien de lointain. Les composants qui transitent par la filière japonaise du GRU finissent dans les missiles et les drones qui frappent l'Ukraine, et le réseau n'existe que pour contourner les contrôles à l'exportation que le Japon applique aux côtés de l'Union européenne et du G7. Chaque canal fermé à Tokyo resserre le filet que les Européens s'efforcent de nouer depuis 2022.

Demeure la question de fond : une agence peut-elle rattraper l'histoire ? Une culture du renseignement se construit sur des décennies ; 700 analystes et un conseil ne font pas une capacité. Les alliés applaudissent l'ambition. Le 22e étage d'une tour de Tokyo rappelle le chemin qui reste à parcourir.

Qu'est-ce que l'Agence nationale du renseignement japonaise ?
Une structure centralisée d'environ 700 agents, lancée en juillet 2026 autour du bureau de renseignement du cabinet, qui regroupe des informations jusqu'ici dispersées entre diplomatie, police et défense, sous un conseil présidé par la première ministre.
Pourquoi le Japon franchit-il ce pas maintenant ?
L'espionnage russe et chinois s'est intensifié ; selon le New York Times, une unité du GRU achète depuis Tokyo des composants pour les missiles et drones russes utilisés contre l'Ukraine.
L'espionnage est-il un crime au Japon ?
Non : l'unique tentative de le pénaliser a échoué en 1985. Des projets de loi antiespionnage sont attendus à la session d'automne de la Diète.

À lire aussi sur : China, Espionage, Intelligence Services, Japan, National Security, Russia, Sanae Takaichi, Ukraine War

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