Régulation du numérique
En Australie, l'interdiction des réseaux sociaux aux mineurs se heurte au mur de la réalité
Six mois après le premier bannissement national des moins de 16 ans, des millions de comptes ont disparu — et la plupart des adolescents restent connectés.

C'était censé être une rupture générationnelle. En décembre dernier, l'Australie devenait le premier pays au monde à fermer les réseaux sociaux à tous les moins de 16 ans. Six mois plus tard, le gouvernement doit reconnaître que sa loi est contournée à grande échelle — et il répond non par l'assouplissement, mais par l'argent : en doublant les amendes qui menacent les plateformes.
La ministre des communications, Anika Wells, a présenté samedi un projet de loi qui porterait l'amende maximale pour manquement systémique de 49,5 à 99 millions de dollars australiens (environ 65 millions de dollars américains). Le texte confère aussi à l'autorité nationale de sécurité en ligne des pouvoirs nettement élargis pour exiger des preuves des entreprises technologiques, des prestataires de vérification d'âge et des magasins d'applications.
« Les plateformes de réseaux sociaux comptent parmi les entreprises les plus riches et les plus puissantes du monde, et nous sommes déterminés à leur demander des comptes », a déclaré Mme Wells.
Cinq millions de comptes, peu d'effet
Les chiffres avancés par Canberra sont à double tranchant. Depuis l'entrée en vigueur de l'interdiction, le 10 décembre 2025, les plateformes ont désactivé ou restreint plus de cinq millions de comptes appartenant à des Australiens de moins de 16 ans. Mais une évaluation publiée dans le British Medical Journal conclut à « l'insuffisance des preuves » d'une baisse réelle de l'usage, et documente un « contournement substantiel » des règles.
Environ 85 % des 12-15 ans fréquentaient encore les réseaux trois mois après l'échéance, selon l'étude. Deux tiers des mineurs concernés se sont simplement déclarés âgés de plus de 16 ans, ou ont présenté un selfie que le logiciel d'estimation d'âge a laissé passer. D'autres ont emprunté des comptes d'adultes, créé de faux profils ou se sont connectés via des fenêtres de navigation privée.
Le dispositif australien repose sur un mélange d'estimation d'âge par intelligence artificielle et de vérification facultative au moyen de documents d'identité officiels — précisément les outils que les chercheurs ont jugés poreux.
Un régulateur doté de moyens
Le projet permettrait à la commissaire à la sécurité en ligne de contraindre plateformes, prestataires de vérification d'âge et exploitants de magasins d'applications à produire documents et données internes. L'autorité a déjà ouvert des enquêtes contre cinq services : Facebook, Instagram, Snapchat, TikTok et YouTube.
Le premier ministre, Anthony Albanese, n'a laissé planer aucun doute sur la lecture du gouvernement : « Il est clair que les géants de la technologie n'en font pas assez pour respecter la loi — il y a encore trop d'enfants sur les réseaux sociaux. » Mme Wells, plus tranchante, a accusé les entreprises d'« employer des ficelles tout droit sorties du manuel des géants du numérique » et de « faire le strict minimum pour s'en tirer ».
Le relèvement des sanctions doit encore franchir le Parlement, où l'interdiction elle-même bénéficie d'un rare consensus : travaillistes au pouvoir comme opposition conservatrice avaient soutenu la loi initiale. Cette entente met la mesure à l'abri du lobbying de l'industrie et laisse à Mme Wells la marge pour durcir le ton, plutôt que de reculer, à l'heure des premiers bilans.
Pourquoi l'Europe observe
L'Australie est devenue le laboratoire d'une idée qui gagne les démocraties : ce serait à l'État, et non aux parents ou aux plateformes, de fixer un âge plancher pour les réseaux sociaux. La capacité de Canberra à faire respecter ses règles pèsera bien au-delà du Pacifique.
L'Europe avance dans la même direction, plus lentement. En novembre, le Parlement européen a réclamé, par une résolution non contraignante, un âge minimal de 16 ans. La France a imposé en janvier aux plateformes d'écarter les nouveaux inscrits de moins de 15 ans, et Bruxelles presse les États membres de déployer d'ici la fin de l'année une application commune de vérification d'âge. Les résultats australiens — cinq millions de comptes supprimés, et pourtant la majorité des adolescents toujours connectés — constituent l'avertissement chiffré que les régulateurs européens, le Luxembourg compris, garderont à l'esprit.
La question centrale que l'Australie a mise au jour demeure sans réponse : un État peut-il tenir des adolescents déterminés à l'écart des plateformes sans un contrôle d'identité si intrusif que les électeurs le refuseraient ? Doubler les amendes éprouve une moitié de l'équation. L'autre — prouver qu'une technologie sait distinguer de façon fiable un mineur de 15 ans d'un jeune de 16 — reste, elle, sans solution.
Questions fréquentes
- Que change exactement l'Australie ?
- Un projet de loi double l'amende maximale à 99 millions de dollars australiens et autorise le régulateur à exiger des preuves des plateformes, des vérificateurs d'âge et des magasins d'applications.
- L'interdiction fonctionne-t-elle ?
- En partie seulement : plus de cinq millions de comptes ont été supprimés, mais selon le BMJ la plupart des adolescents accèdent encore aux réseaux, en mentant sur leur âge ou en passant des contrôles par selfie.
- Quelles conséquences pour l'Europe ?
- L'UE, dont le Luxembourg, envisage ses propres limites d'âge et une application de vérification, et observe l'application australienne comme premier test grandeur nature.
Sources
Sur les mêmes thèmes
D'autres reportages d'Étude portant les mêmes étiquettes que cet article.
Plus dans Tech & Sciences
À suivre sur Étude
Argent & Emploi Indemnité de chômage au Luxembourg : qui y a droit et combien touche-t-on
Vivre au Luxembourg Les pharmacies au Luxembourg : horaires, pharmacie de garde et comment obtenir des médicaments la nuit
Éducation Examens de fin d’études secondaires: les chiffres clés de la session 2026
Fiscalité luxembourgeoise Les classes d'impôt au Luxembourg (1, 1a, 2) expliquées : qui relève de chacune



