Défense
L'Europe sommée de se défendre seule, et le casse-tête luxembourgeois
À Bruxelles, Pete Hegseth lance une revue des forces américaines en Europe. Pour un Grand-Duché riche mais peu armé, le calcul devient délicat.

Pendant des décennies, les États-Unis ont assuré, en silence, la défense de l'Europe. À Bruxelles, mercredi, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a signifié à ses alliés que cette époque touchait à sa fin — et il y a mis une échéance.
À l'issue d'une réunion des ministres de la Défense de l'OTAN, M. Hegseth a annoncé un réexamen, sur six mois, de l'empreinte militaire américaine sur le continent, pièce maîtresse de ce que l'administration Trump nomme l'« OTAN 3.0 ». Ses conclusions, a-t-il prévenu, dépendront de la rapidité avec laquelle les Européens prendront en main leur propre sécurité.
« Ces alliés ont mis en danger nos fils et nos filles en leur refusant l'accès, les bases et le survol prévisibles qui n'auraient jamais dû être remis en question », a déclaré M. Hegseth.
Le propos fut sans ménagement. Le secrétaire à la Défense a qualifié de « honteux » le refus de certains alliés d'ouvrir leurs bases aux opérations contre l'Iran, et regretté que, « au lieu de chars, d'avions de combat et de défense antiaérienne, l'attention se soit portée sur l'égalité des genres, le changement climatique et l'austérité ». Certains pays, a-t-il averti, « échoueront » à l'évaluation à venir, quand d'autres la réussiront « haut la main ».
Un examen de passage
Le réexamen portera sur la posture et les implantations des forces américaines en Europe, et devrait rendre ses conclusions en six mois, en s'appuyant sur les avis des commandants américains, du Congrès et des capitales alliées. Le secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, s'est efforcé d'afficher une dynamique : les alliés européens et le Canada ont, selon lui, dépensé quelque 90 milliards de dollars de plus pour la défense l'an dernier, soit une hausse de 20 % par rapport à 2024.
Pour les capitales européennes, l'avertissement est limpide : la garantie de sécurité américaine ne va plus de soi. Un retrait de troupes ou de capacités clés — renseignement, défense antiaérienne, logistique — devrait être comblé par les Européens, vite et à grands frais. La pression n'est pas inédite. Au sommet de La Haye, en juin 2025, les 32 alliés s'étaient engagés à porter leurs dépenses liées à la défense à 5 % de la richesse d'ici 2035 : 3,5 % pour le cœur militaire, 1,5 % pour des investissements de sécurité plus larges.
L'arithmétique d'un petit pays riche
Peu d'alliés incarnent le dilemme aussi nettement que le Luxembourg. Le 20 mai, la ministre de la Défense, Yuriko Backes, a tracé une trajectoire que le gouvernement qualifie de mesurée :
- 2027 : 2,1 % du revenu national brut, environ 1,37 milliard d'euros
- 2028 : 2,2 %, environ 1,51 milliard d'euros
- 2029 : 2,3 %, environ 1,67 milliard d'euros
Soit une progression de 0,1 point par an. « Cette augmentation des dépenses de défense est une réponse mesurée aux défis liés au contexte géopolitique actuel », a expliqué Mme Backes. Reste que 2,3 % en 2029 demeurent loin de la cible de 3,5 % attendue pour 2035. Le Grand-Duché mesure son effort à l'aune du revenu national brut plutôt que du PIB — une concession justifiée par sa singularité : les travailleurs frontaliers et un secteur financier considérable gonflent le PIB et écrasent mécaniquement tout ratio. Le raisonnement comptable se défend ; sa lecture politique, à mesure que Washington recalcule, se complique.
Le paradoxe de Capellen
La géographie a son ironie. C'est à Capellen que siège l'Agence OTAN de soutien et d'acquisition (NSPA), colonne vertébrale logistique de l'Alliance, dirigée par Stacy Cummings. L'organe qui fait circuler carburant, munitions et pièces détachées se trouve dans l'un des pays dont la part de richesse consacrée à la défense est la plus faible.
Pour le Luxembourg, ce rôle d'hôte fait partie de la réponse aux critiques : un petit État peut peser par des capacités de niche, des investissements dans le cyber et un poids institutionnel, plutôt que par de simples pourcentages. Cet argument résistera-t-il à un réexamen conçu pour récompenser ceux qui réussissent « haut la main » ? C'est l'épreuve qui attend désormais le Grand-Duché. Au prochain sommet, à Ankara, les alliés devront présenter des trajectoires crédibles vers l'objectif de La Haye — y compris le pays qui héberge le moteur logistique de l'OTAN.
Questions fréquentes
- Qu'est-ce que l'« OTAN 3.0 » ?
- C'est le terme employé par l'administration Trump pour une Alliance recomposée où l'Europe assume la responsabilité première de sa défense ; son cœur est une revue de six mois de la présence militaire américaine.
- Pourquoi le Luxembourg calcule-t-il son effort sur le revenu national brut ?
- Les travailleurs frontaliers et un vaste secteur financier gonflent le PIB luxembourgeois ; le revenu national brut est jugé un dénominateur plus réaliste pour le ratio de défense.
- Quel rôle joue la NSPA à Capellen ?
- L'Agence OTAN de soutien et d'acquisition gère la logistique et les achats de l'Alliance : le centre d'approvisionnement de l'OTAN se situe ainsi dans l'un de ses membres les moins dépensiers en part de richesse.
Sources
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