Le levier financier du réarmement

Le Luxembourg accueillera le pôle européen d’une nouvelle banque de défense

Soutenue par neuf États, l’institution veut abaisser le coût du crédit militaire. Son lancement dépend encore des procédures nationales et d’engagements budgétaires non publiés.


Lecture · 4 min

Salle de conseil vide dominant le Kirchberg, avec dossiers de financement et mallette métallique fermée.
Vue illustrative du rôle prévu pour le Luxembourg comme pôle européen d’une nouvelle institution multilatérale de financement de la défense.Illustration générée par IA — Étude

Le réarmement européen cherche désormais ses institutions financières. Le Luxembourg, qui doit accueillir le pôle européen d’une nouvelle banque multilatérale consacrée à la défense, entend placer son savoir-faire financier au cœur de ce mouvement. Cette fonction promet une influence nouvelle, mais elle engage aussi la crédibilité et, potentiellement, le bilan de l’État.

Le Canada, le Luxembourg, l’Albanie, la Belgique, la Grèce, la Lettonie, la Roumanie, la Turquie et l’Ukraine ont affiché le 7 juillet, lors du sommet de l’OTAN à Ankara, leur intention commune de créer la Defence, Security and Resilience Bank, ou DSRB. Le siège mondial se trouvera au Canada; le Luxembourg en abritera le relais européen.

Cette déclaration ne vaut pas encore création définitive. Les articles fondateurs ont été négociés à Montréal en avril, mais chaque partenaire doit accomplir sa procédure nationale de ratification ou d’approbation. Les promoteurs espèrent rendre la banque opérationnelle dès 2027.

Transformer des garanties publiques en capacité de prêt

L’architecture envisagée reprend les méthodes des grandes banques multilatérales. Les États apporteraient une fraction du capital en numéraire et promettraient des garanties souveraines mobilisables en cas de besoin. La DSRB chercherait ainsi à obtenir la note AAA, puis à emprunter à faible coût sur les marchés.

Selon Reuters, l’objectif atteint jusqu’à 100 milliards de livres de financements, soit environ 134 milliards de dollars au taux retenu par l’agence. La banque pourrait prêter directement aux gouvernements et aux industriels. Elle garantirait également des crédits accordés par des banques commerciales, réduisant le risque porté par ces dernières afin de libérer davantage de capitaux privés.

Ce mécanisme vise notamment les petites et moyennes entreprises. Dans la défense, les dépenses de recherche, les chaînes de production et les certifications doivent souvent être financées longtemps avant le paiement d’une commande. De nombreux prêteurs restent par ailleurs réticents envers les armes conventionnelles et les munitions, ou exigent une rémunération élevée pour les financer.

Le Canada prend l’initiative de bâtir les fondations de notre sécurité collective. La Defence, Security and Resilience Bank permettra de débloquer des investissements, de renforcer notre base industrielle de défense et de garantir que le Canada et ses alliés puissent, ensemble, relever les défis d’un monde plus dangereux et plus divisé. — Mark Carney, premier ministre canadien

La future banque veut couvrir des besoins que d’autres établissements publics ne prennent pas entièrement en charge, y compris des systèmes d’armes classiques et des munitions. Ses fondateurs assurent qu’elle complétera les instruments nationaux et multilatéraux existants, sans les reproduire.

Le Luxembourg gagne une fonction, pas encore un bilan

Pour la place financière, l’enjeu tient à la concentration de compétences. La structuration de prêts souverains, la gestion des risques, le droit financier, la conformité et l’accès aux marchés de capitaux correspondent à des métiers déjà présents au Grand-Duché. Aucun chiffre vérifié n’a toutefois été communiqué sur les effectifs, les locaux ou le calendrier précis du pôle européen.

L’institution pourrait aussi servir de passerelle entre les entreprises luxembourgeoises actives dans le spatial, le numérique ou les technologies à double usage et les programmes d’acquisition de plus grande taille. Cette possibilité dépendra moins de la présence d’un bureau que des règles d’éligibilité, des appels d’offres et du partage des retombées entre pays membres.

Luxembourg for Finance indique que les apports libérés pourraient être comptabilisés dans l’objectif de dépenses de défense de l’OTAN. Pour les gouvernements, la banque offrirait donc un moyen d’accroître leur effort collectif au-delà des seuls achats inscrits chaque année au budget. Mais un apport en capital reste une dépense publique, tandis qu’une garantie mobilisable constitue un risque conditionnel pour le contribuable.

Les annonces publiques consultées ne chiffrent ni la part de capital du Luxembourg ni l’éventuelle garantie souveraine. Ces montants, tout comme les droits de vote et les règles de surveillance, détermineront la portée réelle de l’engagement national.

Une coalition encore incomplète

Les neuf soutiens offrent à la DSRB une présence géographique variée, de l’Amérique du Nord à l’Europe orientale. Le Canada demeure néanmoins son seul membre du G7. D’autres pays pourront rejoindre le projet, selon Ottawa, et l’arrivée de grands actionnaires modifierait à la fois la puissance de prêt et l’équilibre politique de l’institution.

La discussion ne peut donc se limiter au volume de crédit annoncé. Il faudra définir les projets admissibles, prévenir la corruption, imposer des contrôles sur les bénéficiaires et arrêter des normes environnementales et relatives aux droits humains. Une gouvernance transparente devra distinguer le financement d’une capacité commune de sécurité de la simple subvention à certains fabricants.

Le Luxembourg obtient ainsi la perspective d’une nouvelle fonction internationale au moment où la défense devient un secteur financier à part entière. L’installation du pôle européen serait visible; les décisions déterminantes seront plus discrètes. Elles concerneront la contribution publique, les garanties, la gouvernance et la liberté laissée à la banque pour financer des équipements létaux.

Que financera la nouvelle banque de défense?
Elle doit accorder des prêts et des garanties pour des projets de défense, de sécurité et de résilience, notamment aux États et aux PME qui accèdent difficilement au crédit.
La banque existe-t-elle déjà juridiquement?
Pas encore sous une forme opérationnelle. Ses articles fondateurs ont été négociés et neuf gouvernements la soutiennent, mais les procédures nationales restent à accomplir.
Où la banque sera-t-elle installée?
Le siège mondial sera au Canada. Le Luxembourg doit accueillir son pôle européen.
Quel sera le coût pour le Luxembourg?
Les documents publics examinés ne précisent ni l’apport luxembourgeois en capital ni le montant d’une éventuelle garantie souveraine.

À lire aussi sur : Canada, Defence Finance, European Security, Luxembourg Financial Centre, Nato, Public Investment

D'autres reportages d'Étude portant les mêmes étiquettes que cet article.


naviguerouvrirescfermer