Mémoire

Marc Bloch au Panthéon, et la querelle de sa mémoire

Le savant et résistant fusillé par les Allemands en 1944 entre au temple de la mémoire nationale, sur fond de dispute autour de l'usage que l'extrême droite fait de son nom.


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Le dôme et la colonnade du Panthéon à Paris à l'aube, un drapeau français suspendu à l'entrée.
Le Panthéon, à Paris, où Marc Bloch est entré le 23 juin 2026. Image d'illustration, et non une photographie de la cérémonie.Illustration générée par IA — Étude

PARIS — On entre au Panthéon pour être donné en exemple ; encore faut-il s'accorder sur l'exemple. En accueillant mardi Marc Bloch, premier historien à reposer sous la nef de la rue Soufflot, la République a célébré un savant et un résistant — et rouvert, du même geste, la question de savoir à qui appartient sa mémoire.

La cérémonie, présidée par Emmanuel Macron, honorait une double vocation : celle du fondateur de l'école des Annales, qui bouleversa l'écriture de l'histoire, et celle du combattant des deux guerres, entré dans la clandestinité avant d'être arrêté, torturé et fusillé en 1944. Bloch est panthéonisé aux côtés de son épouse, Simonne. Le chef de l'État, qui voit en lui « un homme des Lumières dans l'armée des ombres », avait annoncé sa décision en novembre 2024, lors du 80e anniversaire de la libération de Strasbourg, disant honorer l'historien « pour son œuvre, son enseignement et son courage ».

L'historien et le soldat

Né en 1886 dans une famille juive alsacienne qui avait « choisi la France » après l'annexion de 1871, Bloch appartient à une génération que le devoir patriotique et le désastre des tranchées ont façonnée. Son origine, écrira-t-il, le liait à la nation par la reconnaissance, non par le sang. Il combat en 1914, puis se porte de nouveau volontaire en 1939, passé la cinquantaine.

Son œuvre déplace le regard. Avec Lucien Febvre, il fonde les Annales en 1929 et détourne l'histoire du récit des rois et des batailles pour la porter vers les mouvements lents des sociétés, des économies, des croyances. « Les Rois thaumaturges », « La Société féodale », l'« Apologie pour l'histoire » restée inachevée : autant de livres que l'on lit encore, bien au-delà des frontières françaises.

La défaite de 1940, il la dissèque avec une lucidité glacée dans « L'Étrange Défaite ». Puis il rejoint à Lyon le mouvement Franc-Tireur. Arrêté par les Allemands le 8 mars 1944, torturé à la prison de Montluc, il est fusillé le 16 juin à Saint-Didier-de-Formans, dans l'Ain. Il avait 57 ans.

La querelle de l'héritage

Qu'un résistant juif assassiné par la Gestapo entre au Panthéon paraissait sans controverse possible. Les jours qui ont précédé la cérémonie ont pourtant été occupés par une dispute : celle de l'usage de son nom. Depuis vingt ans, une partie de l'extrême droite cite Bloch pour donner un vernis patriotique à son récit national — une captation que les descendants de l'historien tiennent pour une profanation.

La famille a demandé que l'extrême droite, « sous toutes ses formes », soit tenue à l'écart du Panthéon. Le Rassemblement national a fait savoir qu'il n'y déléguerait personne. Sa petite-fille, Suzette Bloch, n'a rien voulu adoucir : elle a désigné le parti comme l'héritier de la Waffen-SS qui a tué son grand-père, rappelant que Bloch était « antifasciste », « un démocrate, un homme de gauche ».

L'historien avait, à sa manière, prévenu la querelle. Dans le testament qu'il rédige en 1941, il fixe les termes selon lesquels il entend sa judéité et sa francité :

« Je suis Juif […]. Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d'un antisémite. »

Une leçon au présent

L'entrée au Panthéon survient quand les droites radicales progressent partout en Europe et que la définition de l'appartenance nationale redevient un champ de bataille. La cérémonie a moins fait de Bloch une relique qu'un argument : le patriotisme et le pluralisme ne sont pas des contraires, et l'étude patiente, adossée aux preuves, du passé est elle-même un geste civique. Sur sa tombe, il avait souhaité deux mots : « Dilexit Veritatem », il a aimé la vérité.

Reste le silence enfin rompu. Bloch est tombé au moment où les Alliés débarquaient en Normandie ; son « Apologie pour l'histoire » s'est arrêtée au milieu d'une phrase. Le Panthéon accompagne la panthéonisation d'une exposition, « Marc Bloch, l'esprit de l'Histoire », et 2026 a été déclarée année Marc Bloch. La République a placé, mardi, l'historien parmi ceux dont elle demande qu'on se souvienne.

Qui était Marc Bloch ?
Un historien français, fondateur de l'école des Annales et résistant, fusillé par les Allemands en 1944.
Pourquoi cette panthéonisation fait-elle débat ?
Une partie de l'extrême droite se réclame de lui, mais sa famille et de nombreux historiens jugent ses valeurs incompatibles avec ce programme, et le Rassemblement national a été écarté de la cérémonie.
Est-il le premier historien au Panthéon ?
Oui, il est le premier historien à y être inhumé.

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