Dette souveraine
Au Venezuela, le vertige d'une dette de 240 milliards
Un montant très supérieur aux estimations ferait de la réorganisation post-Maduro la plus vaste restructuration souveraine jamais tentée.

Pendant près d'une décennie, le Venezuela a été un pays qui ne payait plus ses factures. Cette semaine, l'ampleur de ces factures s'est précisée, et elle dépasse presque tous les paris : une dette publique frôlant 240 milliards de dollars, un montant qui ferait de la réorganisation à venir la plus vaste restructuration souveraine jamais tentée.
Le chiffre, révélé par le Financial Times, écrase les quelque 150 à 170 milliards de dollars que les analystes attribuaient aux engagements extérieurs du pays, et dépasse nettement les 219 milliards que le gouvernement lui-même avait esquissés en lançant le processus en mai. L'écart tient moins à de nouveaux emprunts qu'à une arithmétique qui s'est nourrie en silence depuis l'arrêt des paiements en 2017 : des intérêts impayés s'ajoutant à un principal impayé, des sentences arbitrales héritées d'une génération d'expropriations, et un enchevêtrement de prêts bilatéraux, d'arriérés commerciaux et de dettes de la compagnie pétrolière qu'aucun registre n'avait jamais additionné.
Du défaut à l'aveu
Le Venezuela fait défaut pour la première fois en 2017, lorsque l'hyperinflation vide l'économie sous Nicolás Maduro et que les sanctions américaines le coupent des marchés de capitaux. Des années durant, la dette est restée là, figée par la politique autant que par l'économie. Tout a changé après l'éviction de Maduro en janvier, à la suite d'une opération militaire américaine, puis la levée par Washington, en avril, des sanctions visant le gouvernement intérimaire de Delcy Rodríguez. Les obstacles juridiques et politiques s'effaçant, un règlement longtemps impensable est devenu concevable.
Le 13 mai, le gouvernement a annoncé une restructuration "globale et ordonnée" de sa dette publique – la première tentative structurée de solder le défaut. Il en a fait un sauvetage national : l'objectif, dit-il, est de "libérer le pays du fardeau de la dette accumulée". Il promet en outre un "dialogue ouvert, continu et proactif" avec les créanciers et réclame un "allègement substantiel".
Le gouvernement entend "libérer le pays du fardeau de la dette accumulée" et promet un "dialogue ouvert, continu et proactif" avec les créanciers.
L'anatomie des 240 milliards
Nul ne compte cette masse de la même manière, mais sa silhouette se devine. Les principaux blocs comprennent :
- environ 60 milliards de dollars d'obligations souveraines et de PDVSA en défaut depuis longtemps, les créances les plus échangées ;
- quelque 22 milliards de sentences arbitrales liées aux expropriations, dont des jugements dus à des groupes comme ConocoPhillips et Crystallex ;
- des prêts bilatéraux consentis surtout par la Chine et la Russie à Maduro et à son prédécesseur, Hugo Chávez ;
- des arriérés commerciaux, des paiements bloqués et des billets à ordre ;
- et, par-dessus tout, des années d'intérêts courus qui ont quasi doublé la valeur faciale des titres d'origine.
Il en résulte un cercle de créanciers d'une rare ampleur et d'une rare fragmentation : porteurs internationaux, requérants d'arbitrage, prêteurs souverains, institutions multilatérales, créanciers commerciaux – chacun fort de droits distincts et peu enclin à attendre poliment derrière les autres. Cet éclatement est la première menace pesant sur un accord ordonné.
Wall Street en embuscade
L'ampleur du mandat a attiré les grands noms du conseil en restructuration. Centerview Partners a été désigné conseiller financier, pour des honoraires évalués à au moins 150 millions de dollars ; son rival Lazard a depuis proposé de casser ce prix. Le Venezuela doit présenter ce mois-ci, à la communauté financière internationale, son cadre macroéconomique et une analyse de soutenabilité de la dette – le document qui dira la profondeur de la décote à venir.
Les investisseurs, eux, n'attendent pas les détails. Les obligations vénézuéliennes et de PDVSA, abandonnées à quelques centimes par dollar, se sont fortement redressées depuis la chute de Maduro, les titres de référence ayant plus que doublé tandis que les fonds réévaluent leurs perspectives de recouvrement. La dette en défaut est redevenue l'un des paris les plus prisés des marchés émergents.
Une affaire qui dépasse Caracas
Une restructuration de cette taille n'est jamais une affaire purement interne. Les créances sont des euro-obligations dispersées dans les portefeuilles émergents du monde entier, et tout modèle arrêté à Caracas – traitement des sentences arbitrales, rang des prêteurs bilatéraux, mesure d'un allègement "soutenable" – deviendra une référence que les grands investisseurs européens scruteront. Pour la puissante industrie des fonds luxembourgeoise, détentrice notable de dette émergente, le précédent compte autant que le titre lui-même.
Sous les chiffres affleure une question plus rude. Les recettes pétrolières refluent vers l'État, mais elles n'atteignent guère les Vénézuéliens ordinaires, dont les salaires et les services ont été rongés par des années d'effondrement. Un accord de dette peut rendre à Caracas l'accès aux marchés ; il ne saurait, à lui seul, reconstruire un pays. L'arithmétique dévoilée cette semaine fixe le prix du retour. Que le produit parvienne à ceux qui ont payé le défaut relève d'un autre règlement, bien plus long.
Questions fréquentes
- Pourquoi le montant dépasse-t-il autant les estimations antérieures ?
- L'essentiel de la hausse n'est pas du nouvel endettement, mais des intérêts courus, des sentences arbitrales et des dettes bilatérales et commerciales accumulés depuis l'arrêt des paiements en 2017.
- Qu'est-ce qui a rendu la restructuration possible ?
- Nicolás Maduro a été évincé en janvier 2026 et les États-Unis ont levé en avril les sanctions visant le gouvernement intérimaire de Delcy Rodríguez, dégageant les obstacles politiques et juridiques.
- Qui détient cette dette ?
- Un ensemble éclaté de porteurs internationaux, de requérants d'arbitrage, de prêteurs bilatéraux comme la Chine et la Russie, d'institutions multilatérales et de créanciers commerciaux – principal obstacle à un accord ordonné.
Sources
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