Diplomatie migratoire
À Bruxelles, l'Europe reçoit les talibans pour parler d'expulsions
Pour la première fois depuis 2021, la Commission européenne a convié une délégation afghane. Derrière le vocabulaire technique perce une question morale : peut-on renvoyer des déboutés vers Kaboul ?

Pendant près de cinq ans, l'Union européenne a tenu les talibans à distance. Mardi, elle leur a entrouvert une porte.
Une délégation de cinq responsables talibans s'est rendue à Bruxelles pour des entretiens à huis clos avec des fonctionnaires de la Commission européenne. C'est la première fois que l'Union accueille des représentants du mouvement depuis sa prise de pouvoir à Kaboul, en août 2021. L'ordre du jour, lui, n'avait rien de diplomatique : organiser le renvoi des Afghans déboutés du droit d'asile vers le pays que les talibans gouvernent désormais.
La Commission s'est employée à présenter la rencontre comme une affaire d'intendance, non de politique. Les discussions, a-t-elle assuré, se tenaient « à un niveau technique » et ne valaient « pas reconnaissance formelle du gouvernement taliban ». La symbolique, pourtant, débordait le cadre : un pouvoir qu'aucune capitale européenne ne reconnaît s'asseyait au cœur des institutions de l'Union pour négocier le sort de ses propres ressortissants.
Une invitation venue de Bruxelles
Ce n'est pas le mouvement taliban qui a sollicité la visite, mais la Commission elle-même. Dès le mois de mai, elle avait annoncé son intention d'inviter des responsables afghans afin d'évoquer « le retour des migrants vers l'Afghanistan ». Une vingtaine des vingt-sept États membres se sont dits intéressés par de tels renvois, à l'heure où les gouvernements du continent affrontent une opinion lasse des expulsions au point mort et la poussée des partis hostiles à l'immigration.
Le porte-parole de la Commission, Markus Lammert, a circonscrit la priorité en termes étroits.
« Les États membres étudient les moyens de renvoyer les personnes qui ont commis des crimes graves et qui représentent éventuellement une menace pour la sécurité. »
Cette prudence — les criminels et les risques sécuritaires d'abord — trahit l'étroitesse de la ligne de crête. Entre 2013 et 2024, les Afghans ont déposé près d'un million de demandes d'asile dans l'Union, l'une des nationalités les plus nombreuses. Beaucoup ont obtenu une protection précisément parce que l'Afghanistan était jugé dangereux. Inverser ce raisonnement suppose un interlocuteur à Kaboul disposé à reprendre ces personnes ; or cet interlocuteur, ce sont les talibans, et eux seuls.
Cinq visas, un jour, un pays
La logistique disait l'embarras. La Belgique n'a délivré les visas aux cinq émissaires que lundi, après une évaluation de sécurité concluant qu'ils ne présentaient aucune menace. Les documents n'étaient valables qu'une seule journée, et pour le seul territoire belge — non pour l'ensemble de l'espace Schengen. Les autorités belges ont même refusé, pour raisons de sécurité, de confirmer l'heure exacte de la réunion.
Bref, une entrée calibrée pour être la plus discrète possible : pas de Schengen, pas de nuitée, pas d'accueil officiel. L'Union voulait la conversation, pas la photographie.
« Renvoyer des gens vers le danger »
Les organisations de défense des droits humains n'ont pas été convaincues par l'habillage technique. Human Rights Watch comme Amnesty International ont pressé la Commission de renoncer à la rencontre, estimant que tout contact avec les talibans devrait porter sur les comptes à rendre de leur régime, et non sur la mécanique des renvois.
« Il est inacceptable que l'UE cherche désormais à expulser des personnes vers l'Afghanistan, qui n'est devenu que plus dangereux. »
La phrase est d'Eve Geddie, d'Amnesty International. Fereshta Abbasi, de Human Rights Watch, dit la même chose autrement : tout dialogue avec les talibans doit « donner la priorité à la protection des droits humains et à la reddition de comptes — pas à l'expulsion de personnes vers le danger ».
Leur argument tient au pays qui attend les expulsés. Plus de dix-sept millions d'Afghans — environ un tiers de la population — souffrent d'insécurité alimentaire. Les femmes et les filles ont été méthodiquement effacées de l'espace public : exclues du secondaire, de la plupart des emplois, et de plus en plus du droit même de se déplacer sans tuteur masculin. Renvoyer quiconque vers de telles conditions, casier judiciaire ou non, c'est risquer, plaident ces organisations, d'enfreindre l'obligation européenne de ne pas refouler vers le danger.
Le véritable pari de l'Union
Pour la Commission, les entretiens de mardi mettent à l'épreuve une hypothèse : celle d'un contact que l'on pourrait confiner — technique, borné aux retours, en deçà de la reconnaissance que convoitent les talibans. Leur ministère des affaires étrangères, dont le porte-parole Abdul Qahar Balkhi réclame de longue date une légitimité internationale, a tout intérêt à présenter la visite bruxelloise comme une percée, quelle que soit l'étiquette qu'y appose l'Union.
Là réside le pari. Chaque arrangement concret — un accord de retour ici, un canal technique là — entame le mur de la non-reconnaissance, quelles que soient les réserves affichées. L'Europe découvre, après d'autres, qu'on ne renvoie peut-être personne vers un pays sans traiter, à quelque degré, avec le régime qui le tient.
Questions fréquentes
- Cette rencontre vaut-elle reconnaissance des talibans ?
- Non. La Commission souligne que les discussions se tiennent à un niveau technique et n'emportent pas de reconnaissance formelle du gouvernement taliban.
- Que voulait discuter l'UE ?
- Le renvoi des Afghans déboutés du droit d'asile, en priorité ceux ayant commis des crimes graves ou jugés dangereux pour la sécurité.
- Pourquoi les ONG s'y opposent-elles ?
- Elles estiment que l'Afghanistan n'est devenu que plus dangereux et que ces expulsions pourraient violer l'interdiction faite à l'UE de refouler des personnes vers le danger.
Sources
Autour de Europe
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