Bras de fer à Manille
Aux Philippines, le Sénat ouvre le procès en destitution de la vice-présidente Sara Duterte
La fille de l'ancien président Rodrigo Duterte récuse quatre chefs d'accusation, du détournement de fonds à une menace de mort contre le président Marcos ; un vote des deux tiers pourrait la rendre inéligible à vie.

C'est un affrontement institutionnel que suivra tout un pays. Le Sénat des Philippines s'est érigé lundi en cour de justice pour ouvrir le procès en destitution de la vice-présidente Sara Duterte, une procédure susceptible de démettre la deuxième personnalité de l'État et d'anéantir son ambition de succéder au président Ferdinand Marcos Jr. en 2028.
La séance inaugurale s'est tenue dans l'agglomération de Manille sous très haute protection : plus de 6 000 policiers, dont des unités antiémeutes, encadraient le Parlement, où partisans et adversaires de la vice-présidente s'étaient massés. Cette première journée a été consacrée à la procédure — constitution des avocats, requêtes préliminaires, débats sur les preuves — avant l'audition des témoins dans les semaines à venir. Les sénateurs, siégeant en juges, ont réservé quatre-vingt-douze jours d'audience.
Âgée de 47 ans, Sara Duterte est la seule responsable de l'histoire philippine à avoir été mise en accusation deux fois par la Chambre des représentants. Elle récuse l'ensemble des charges et présente le procès comme une entreprise politique destinée à l'écarter avant la prochaine présidentielle.
Quatre chefs d'accusation, un seuil des deux tiers
La Chambre a transmis au Sénat quatre articles de mise en accusation. Pour obtenir une condamnation sur l'un d'eux, l'accusation doit réunir les voix des deux tiers des vingt-quatre sénateurs, soit seize au moins. Un verdict de culpabilité priverait Mme Duterte de la vice-présidence et pourrait l'exclure à vie de toute fonction publique.
Les accusations sont d'ordre financier et pénal :
- le détournement présumé de quelque 612,5 millions de pesos (environ neuf millions d'euros) de fonds confidentiels puisés dans ses services de vice-présidente puis de ministre de l'éducation ;
- un enrichissement inexpliqué assorti de déclarations de patrimoine inexactes ;
- des menaces de mort proférées publiquement contre le président, la première dame, Liza Araneta-Marcos, et l'ancien président de la Chambre, Martin Romualdez.
Ce dernier grief renvoie à des propos de 2024 : Mme Duterte avait affirmé avoir engagé un tueur pour abattre les trois personnalités au cas où elle serait elle-même assassinée — des mots qu'elle a ensuite dits sortis de leur contexte.
La rupture de deux dynasties
Le procès est l'aboutissement d'une brouille entre les deux familles les plus puissantes de l'archipel. En 2022, M. Marcos et Mme Duterte s'étaient présentés ensemble sous la bannière de l'« UniTeam », alliance du Nord et du Sud qui l'avait emporté par un raz-de-marée. En deux ans, l'entente a viré à l'hostilité ouverte ; la vice-présidente a quitté le gouvernement.
« Je pense qu'il s'agit d'une chasse aux sorcières, parce qu'ils veulent l'écarter de la vie publique », a déclaré le sénateur Juan Miguel Zubiri, proche de la vice-présidente.
L'accusation conteste cette lecture. Les procureurs de la Chambre ont jugé de tels propos « fort peu convenables de la part d'un sénateur-juge », et l'ancienne sénatrice Leila de Lima, qui porte le dossier, a martelé que « la destitution n'est pas une persécution politique ».
La procédure se déroule alors que la famille Duterte est rattrapée par la justice sur plusieurs fronts. Le père de la vice-présidente, l'ancien président Rodrigo Duterte, est détenu à La Haye sur mandat de la Cour pénale internationale ; son procès pour les milliers de morts de la « guerre contre la drogue » de sa présidence doit s'ouvrir le 30 novembre.
Un long chemin jusqu'au prétoire
La route fut sinueuse. Une première mise en accusation, en février 2025, avait été annulée à l'unanimité par la Cour suprême en juillet, au motif que les députés avaient enfreint l'interdiction constitutionnelle d'engager plus d'une procédure de ce type en un an. La Chambre a récidivé le 11 mai 2026, par 257 voix, et le Sénat s'est constitué en cour une semaine plus tard.
La présidence des débats devrait revenir au président du Sénat, Sherwin Gatchalian. L'issue sera scrutée bien au-delà de Manille : allié par traité des États-Unis, en première ligne face à la Chine en mer de Chine méridionale, l'archipel verrait une crise prolongée à son sommet suivie de près à Washington comme à Pékin. Une condamnation ferait de Mme Duterte la première vice-présidente déchue du pays ; un acquittement — moins de seize voix — la relancerait vers 2028, année où M. Marcos, empêché par la Constitution, devra céder la place.
Questions fréquentes
- Que risque Sara Duterte en cas de condamnation ?
- La destitution et une possible inéligibilité à vie, ce qui briserait son ambition présidentielle pour 2028.
- Combien de voix faut-il pour la condamner ?
- Au moins seize des vingt-quatre sénateurs, soit une majorité des deux tiers, sur l'un des articles.
- Que lui reproche-t-on ?
- Le détournement de fonds confidentiels, un enrichissement inexpliqué et une menace publique de faire assassiner le président Marcos, la première dame et un ancien président de la Chambre.
Sources
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