Nucléaire transfrontalier
Cattenom à quarante ans : le Luxembourg réclame une voix qu'il n'a pas
À une dizaine de kilomètres en aval sur la Moselle, le Grand-Duché exige d'être « associé et consulté à toutes les étapes » du quatrième réexamen périodique d'une centrale qu'il veut fermer. Mais le dernier mot reste à Paris.

C'est une date que les opposants à l'atome attendaient comme un seuil symbolique. En 2026, les quatre réacteurs à eau pressurisée de 1 300 MWe de la centrale de Cattenom, exploitée par EDF dans le Grand Est, atteignent leur quarantième anniversaire — la durée de vie pour laquelle certains de leurs équipements avaient été conçus. Le premier réacteur a été couplé au réseau le 13 novembre 1986 et mis en service commercial le 1er avril 1987. À une dizaine de kilomètres en aval, de l'autre côté de la Moselle, le Luxembourg observe ce cap avec une inquiétude ancienne et une revendication constante : être entendu sur le sort d'une installation qu'il n'a jamais voulue.
Car la centrale ne s'arrêtera pas. Le 1er juillet 2025, l'Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR), née en 2025 de la fusion de l'ASN et de l'IRSN, a rendu sa décision générique n° 2025-DC-016. Verdict : les vingt réacteurs français de 1 300 MWe, dont les quatre de Cattenom, peuvent poursuivre leur exploitation pour les dix années suivant leur quatrième réexamen périodique, sous réserve des améliorations qu'EDF devra mener jusqu'en 2040.
« L'ensemble des dispositions prévues par EDF et celles qu'elle prescrit ouvrent la perspective d'une poursuite de fonctionnement de ces réacteurs pour les dix années suivant leur quatrième réexamen périodique. » — ASNR, Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection
Une décennie de plus, réacteur par réacteur
La décision générique ne clôt pas le dossier ; elle l'ouvre. Le quatrième réexamen périodique — la fameuse visite décennale — s'effectue réacteur par réacteur, et le rapport propre à chacun doit être soumis à une enquête publique avant que la poursuite d'exploitation soit autorisée. Pour le réacteur 1 de Cattenom, l'examen est programmé sur 2026-2027 : la préparation de l'arrêt a débuté début 2026, et le calendrier de l'ASNR inscrit le réexamen RP4 en octobre 2027. Cattenom-1 figure ainsi parmi les premières unités de 1 300 MWe à franchir cette étape.
Le chantier est colossal. EDF prévoit d'investir environ 6 milliards d'euros (7 milliards de dollars) dans le programme de prolongation de son parc de 1 300 MWe, avec des modifications appliquées unité par unité et des réexamens qui s'échelonneront jusqu'en 2040. En amont, deux consultations nationales ont été ouvertes : l'une sur les dispositions d'exploitation au-delà de quarante ans, du 18 janvier au 30 septembre 2024, l'autre sur le projet de décision de l'ASNR, du 16 mai au 15 juin 2025.
Le Grand-Duché en aval, sans droit de veto
Pour le Luxembourg, l'enjeu n'est pas technique mais existentiel. Dès la réunion de la Commission franco-luxembourgeoise pour la sûreté nucléaire du 2 février 2021, la délégation luxembourgeoise avait insisté sur sa volonté d'être « associée et consultée à toutes les étapes » du prochain réexamen de Cattenom, et exprimé ses craintes face à une exploitation au-delà de quarante ans. En avril 2021, le Grand-Duché, la Rhénanie-Palatinat et la Sarre se sont engagés conjointement à agir contre la prolongation et à œuvrer pour une transparence et une participation complètes.
Le ton s'est durci. Dans un communiqué du 11 septembre 2024, le gouvernement luxembourgeois a adopté une position critique à l'égard de la prolongation de certains réacteurs de 1 300 MW, notamment Cattenom, réaffirmant que les centrales à risque, Cattenom comprise, devaient fermer. Pour le ministère luxembourgeois de l'Environnement, l'argument est limpide :
« Ces centrales nucléaires planifiées dans les années 1980 n'ont pas été conçues pour fonctionner plus de quarante ans. » — porte-parole du ministère luxembourgeois de l'Environnement, du Climat et de la Biodiversité
Mais le Grand-Duché, sis à quelques kilomètres en aval, ne dispose d'aucun droit de veto sur une installation qu'un autre État souverain a décidé de maintenir en activité pour une décennie. Voilà le cœur du bras de fer : une consultation réclamée, jamais une codécision.
« Quarante ans, c'est assez »
La société civile relaie la pression politique. Greenpeace Luxembourg fait circuler une pétition intitulée « 40 ans, c'est assez ! » contre la prolongation du réacteur 1. Roger Spautz, militant antinucléaire et membre fondateur de l'organisation, ne mâche pas ses mots :
« Au vu des défauts, des incertitudes et des risques, il faut empêcher la prolongation de la durée de vie de Cattenom 1. Une autorisation d'exploitation au-delà de l'expiration de la durée de vie de quarante ans représente un risque pour la sécurité de toutes et tous. » — Roger Spautz, Greenpeace Luxembourg
Au-delà de la Moselle, l'affaire dépasse le seul Grand-Duché. Elle cristallise une tension européenne plus vaste : d'un côté, la relance nucléaire française et la prolongation d'un parc vieillissant ; de l'autre, des voisins antinucléaires de la Grande Région — Luxembourg, Sarre, Rhénanie-Palatinat — qui invoquent leurs droits transfrontaliers en matière d'étude d'impact environnemental. Le quarantième anniversaire de Cattenom-1, seuil exact de conception, fait office de point de bascule à la fois symbolique et juridique. Reste à savoir si, entre l'enquête publique de 2027 et la décision finale de Paris, la voix luxembourgeoise pèsera davantage qu'une simple doléance versée au dossier.
Questions fréquentes
- Cattenom va-t-elle fermer à ses quarante ans en 2026 ?
- Non. Le 1er juillet 2025, l'ASNR a conclu que les vingt réacteurs français de 1 300 MWe, dont les quatre de Cattenom, peuvent poursuivre leur exploitation pour les dix années suivant leur quatrième réexamen périodique, sous réserve des améliorations qu'EDF doit réaliser jusqu'en 2040.
- Le Luxembourg peut-il s'opposer à la prolongation de Cattenom ?
- Non. Situé à une dizaine de kilomètres en aval sur la Moselle, le Grand-Duché réclame depuis 2021 d'être « associé et consulté à toutes les étapes » du réexamen et demande la fermeture de la centrale, mais il ne dispose d'aucun droit de veto sur une installation décidée par la France.
- Quand le réacteur 1 de Cattenom passera-t-il son quatrième réexamen ?
- L'examen est programmé sur 2026-2027 : la préparation de l'arrêt a débuté début 2026 et le calendrier de l'ASNR inscrit le réexamen périodique RP4 en octobre 2027. Une enquête publique doit précéder l'autorisation de poursuite d'exploitation.
- Combien coûte le programme de prolongation d'EDF ?
- EDF prévoit d'investir environ 6 milliards d'euros (7 milliards de dollars) dans le programme de prolongation de son parc de réacteurs de 1 300 MWe, avec des modifications appliquées unité par unité et des réexamens qui se poursuivront jusqu'en 2040.
Sources
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